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La médicine, histoire et doctrines

La médicine, histoire et doctrines

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La médicine, histoire et doctrines

La médicine, histoire et doctrines Summary:

  Charles Victor DAREMBERG (1817-1872)
et une histoire positiviste de la médecine

Introduction par Danielle GOUREVITCH

EPHE Paris
   

Au milieu du XIXe siècle, un fort courant positiviste marque l'histoire de la médecine en France, fondée sur la philosophie d'Auguste Comte (1795-1857), elle-même inspirée de la pensée de Fourier (1772-1837), de Saint-Simon (1760-1825), et de Hegel (1770-1831). Son Cours de philosophie positive (1839-1842) lui vaut de nombreux disciples enthousiastes, tous convaincus de la perfectibilité de la race humaine, tous convaincus de pouvoir y contribuer. Deux historiens de la médecine adhèrent à cette doctrine, l'un comme disciple direct, Émile Littré l'autre comme disciple de seconde génération. Charles Daremberg. Tous deux ont fait des études de médecine, complètes ou à peu près, Littré n'ayant pas écrit ni soutenu de thèse pour des raisons idéologiques; tous deux ont la passion de la médecine grecque, l'idole du premier étant Hippocrate (1) et celle du second Galien (2) . Ces figures de proue travaillent en réseau avec des amis européens qui partagent leurs goûts et leurs idéaux  (3) mais qui vivent dans un contexte idéologique, philosophique et familial fort différent du leur, et qui donc ne pratiquent pas l'histoire de la même façon: un Hollandais émigré et joueur, Ulco Cats Bussemaker  (4) ; un juif de Halle, Julius Rosenbaum, persécuté ou paranoïaque, ou les deux; un respectable gentleman anglais installé d'abord à Oxford puis à Hastings, William Alexander Greenhill; un Napolitain non conformiste, Salvatore de Renzi; un médecin belge bilingue, responsable d'un grand hôpital à Anvers, Corneille ou Cornelius Broeckx; un enfant abandonné, né et élevé à Dijon, devenu docteur en médecine de Paris; un petit homme très laid, adorateur de Comte, ne peuvent avoir exactement la même vision de leur travail et de leurs devoirs.

Daremberg était né secrètement en 1817, à Dijon, dans la demeure d’une sage-femme qui le déclara sous les noms de Charles Victor, c’est-à-dire sans nom de famille; il porta rapidement celui de Daremberg ou même d’Aremberg, bien qu’il n’eût aucun lien officiel avec la célèbre famille d’Arenberg  (5) ; ce n’est qu’en 1865 qu’il obtint par jugement le droit de porter officiellement le nom de Daremberg sous lequel il était connu dans le monde. Enfant il fit ses études au petit séminaire Saint-Bernard de Plombières-lès-Dijon; jeune étudiant, il commença sa médecine à l’École de Dijon, puis la poursuivit à Paris où il devint docteur en 1841, avec une thèse très originale, Exposition des connaissances de Galien sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux (6) . Dès lors aucun argument ne put le détourner de cette vocation historique, et dès qu’il le put, il se consacra à des missions d’exploration érudite dans toute l’Europe, la première à Rome en 1848-1849, d’autres en Italie, en Angleterre, en Allemagne, ou encore en Espagne, payé par le Ministère de l’Instruction publique et des cultes; dans cette recherche de manuscrits anciens, le plus célèbre et le plus sulfureux de ses compagnons fut Ernest Renan, avec qui il eut les plus extraordinaires discussions (7) , et qui tenta de lui enseigner l’arabe.

Pour gagner sa vie Daremberg accepta un poste de médecin des écoles et des bureaux de bienfaisance, devint bibliothécaire de l’Académie de médecine, puis de la Bibliothèque Mazarine : avec un salaire de 2000 puis de 2200 francs (8) , il y disposait, avec sa femme et ses deux fils, d’un petit appartement, qu’il s’arrangea pour agrandir plus ou moins illégalement pour loger ses livres. Il y vécut paisiblement, mais toujours avec des soucis d’argent, suivant les conseils moraux de son vieil ami le Docteur Descuret, spécialiste des passions de l’âme (9) , et sous la protection de la puissante famille de Broglie.

Nous ne savons pas ce qui détermina Daremberg dans le choix de son sujet de thèse. Mais nous savons qu’il s’attendait dans une certaine mesure aux difficultés qu’il allait rencontrer dans ce travail extrêmement novateur (10) , considérant en particulier que Galien n’avait jamais dit clairement sur quels animaux il travaillait et qu’il avait souvent cédé à la dangereuse tentation d’extrapoler trop vite de l’animal à l’homme. Toujours est-il qu’il travailla obstinément et passionnément, complétant ses connaissances littéraires et médicales par des études d’anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle auprès de savants aussi renommés que Blainville, Gratiolet, Duvernoy, Serres, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Emmanuel Rousseau, Jacquart ou Rouget. Daremberg fut d’abord très fier de ce travail, ne mesurant pas les lacunes qu’avait entraînées la disparition de la deuxième partie du traité galénique des Administrationes anatomicae. Or Greenhill qui passait alors le plus clair de son temps à la Bodléienne à Oxford allait bientôt y découvrir un manuscrit oublié de sa traduction arabe. Les deux amis tentèrent une édition-traduction, qui ne vit jamais le jour. (11)

Daremberg se réjouit d’avoir obtenu le poste de bibliothécaire de l’Académie de médecine, et s’y lança dans de multiples entreprises, dont celle d’un catalogue. Mais on profita de sa mission à Rome pour le priver d’un salaire qu’il estimait légitime. Aussi, en octobre 1850, postula-t-il des fonctions analogues auprès de la Bibliothèque Mazarine, lorsque démissionna Jean-Jacques Ampère (1800-1864), fils du savant André Marie, homme de lettres et grand voyageur. Ses charges n’y relevaient ni du bagne ni de la sinécure : il devait participer au « consistoire » mensuel ; un compte rendu ses séances était inscrit sur un grand registre vert qui existe toujours. Un jour par semaine, il était de service en salle, pour assister les lecteurs, tenter d’empêcher les bavardages entre ceux-ci et les employés, ou les vols et les dégradations, fréquents à certaines périodes. Il s’occupait également du service du prêt, pour lequel il imagina une nouvelle formule d’enregistrement, qui lui valut des remerciements officiels (avril 1852); ce travail n’était pas si facile: le bibliothécaire était en effet personnellement responsable des disparitions, et après 1854 il eut le désagréable devoir de refuser des prêts aux domestiques ou aux employés que les grands de ce monde chargeaient de cet emploi; des exceptions étaient faites néanmoins, et l’abbé Migne (12) , le célèbre imprimeur-éditeur de la Patrologia Latina et de la Patrologica Graeca, encore si utiles, continua d’envoyer son collaborateur Durand. Daremberg dut aussi relancer des emprunteurs un peu indélicats, comme l’ancien ministre Abel Villemain ou des membres de l’Académie française comme Victor Cousin ou Joseph Giraud). Là aussi Daremberg prépara des catalogues : celui des 600 ouvrages offerts par Ampère (novembre 1851), celui des manuscrits (janvier 1858), celui des incunables (novembre 1858). Il suggéra des achats, sans oublier ses amis bien sûr, comme avec "le Pline de M. Littré" (janvier 1851) et "la collection dite du Cardinal Maï" (février 1855), mais en janvier 1860 il s’opposa à l’acquisition des œuvres de Voltaire. Il eut à décider des livres à relier et à réparer, et dut se résigner à des tâches triviales comme de se débarrasser d’un ivrogne, ou de déménager les collections pour tout remettre en ordre après le siège de Paris (mars 1871). Pendant cette terrible période, Charles et son fils Georges, étudiant en médecine, donnèrent d’ailleurs leurs soins dans une "ambulance", et y furent très appréciés; Charles reçut par la suite un diplôme de satisfaction de la part de la Croix rouge.

Les amis étrangers de Daremberg manifestaient une certaine jalousie à son égard, lui supposant plus de liberté qu’il n’avait en réalité ; en fait durant l’année ouvrable, Daremberg était constamment sur la brèche. Il appréciait donc particulièrement ses vacances d’été, qui duraient habituellement six semaines, en août-septembre, avec parfois des jours supplémentaires pour la semaine sainte. Alors il voyageait un peu, par exemple en Bretagne avec Littré, ou en Normandie avec ses fils, notamment au château de Broglie, où il se sentait assez libre pour inviter personnellement Littré ou Baillière; il aimait retrouver le Dijon de sa jeunesse, mais par-dessus tout il aimait le calme de sa petite maison de banlieue, voisine de celle de Littré, au Mesnil-le-Roy non loin de Saint-Germain-en-Laye.

Daremberg avait la passion des manuscrits. Ne pouvant évidemment pas acheter tous ceux dont il avait vent, il les copiait ou les faisait copier à ses frais; s'obstinait à visiter les collections privées, parfois avec une certaine indiscrétion; et n'était jamais aussi heureux que lorsqu'une mission lui permettait de passer des jours entiers dans des bibliothèques publiques. De retour à Paris, il ne lui déplaisait pas d'écrire des rapports, tout en maugréant parfois sur les exigences des responsables du ministère (13) . Il espérait pouvoir réunir de tels écrits  (14) dans un livre, mais cela ne se fit pas.

Il amassa ainsi des documents qu'il n'utilisa pas tous, mais qu'il aimait. Et lorsque sa bibliothèque dut être vendue (15) , madame Daremberg ajouta aux ouvrages quatre-vingt-dix volumes reliés de copies et de documents divers, venant de toute l'Europe érudite. Beaucoup sont encore à exploiter.

Pour comprendre l'obstination avec laquelle il travaillait ses relations avec Thomas Phillipps, baronet, collectionneur privé installé au château de Middlehill, sont fort éclairantes, dans la mesure où l'on peut lire certaines de leurs lettres conservées à la Bodléienne. C'est ainsi qu'en août 1847, Daremberg écrit au gentleman pour obtenir l'autorisation de collationner deux manuscrits, l'un d'Oribase, l'autre de Rufus (16) . Puis, pour des raisons de commodité personnelle, il souhaite changer la date de la rencontre, sans guère se soucier de la gêne qu'il occasionne. Quelques années plus tard, en 1861, il veut envoyer Bussemaker à Middlehill pour un manuscrit des Hippiatrica ; Phillipps n'étant pas enthousiaste, Daremberg insiste fort sèchement, lui faisant remarquer qu'il ne s'agit pas d'une mission officielle, que le gouvernement français n'y a pas la moindre part et que lui, Daremberg, paie le Hollandais de sa poche (17) . Quand il remercie le généreux baronet, il le fait avec maladresse, et cette fois encore se rend importun.

On peut se demander pourquoi une telle passion, et pourquoi ce travail lui paraissait une contribution si importante au progrès de l'histoire de la médecine: c'est que les textes manuscrits sont en quelque sorte des faits, ces faits si chers aux positivistes, et ne sauraient être trop nombreux. Mais comme il est tant de médecins qui ne savent plus le grec, et savent mal le latin, il ne suffit pas de collecter et collationner, et le véritable historien de la médecine antique doit aussi prendre la peine de traduire les textes.

Or, dans sa grande honnêteté, Daremberg se rendit rapidement compte que sa thèse de médecine était loin d'être parfaite. En 1854, dans la préface du premier volume des Œuvres médicales et philosophiques de Galien, il explique qu'il est difficile de comprendre les textes scientifiques du passé et, plus encore, de les traduire. Il se rendait bien compte que même lorsqu'il travaillait au Muséum il était souvent resté obnubilé par les mots, sans aller jusqu'au fond de leur contenu, et que par conséquent ses traductions et ses interprétations avaient des faiblesses.

Entre temps, en 1844, Daremberg et Greenhill avaient fait connaissance par l'intermédiaire de Littré, et le premier gage de leur amitié avait été le don que fit Daremberg de sa thèse au médecin anglais. Il s'ensuivit une longue correspondance, jusqu'à la mort de l'érudit français, celui-ci écrivant en français, celui-là en anglais (en se plaignant de l'affreuse écriture de son ami). Leur première rencontre date de 1846. Devenu docteur de Trinity College en 1842, Greenhill travaillait officiellement à la Radcliffe Infirmary, mais on le voyait plus souvent à la Bodléienne, ce qui créa des problèmes entre lui et son administration. Il se décida à s'installer en clientèle à Hastings en 1851. À cette poque, Daremberg se lançait dans l'ambitieux projet d'une Bibliothèquedes médecins grecs et latin, un corpus d'éditions et de traductions de textes médicaux grecs et latins, antiques et médiévaux. Pour statuer sur ce projet, le Ministère de l'Instruction publique et des cultes demanda l'avis de l'Académie de Médecine et de l'Académie des inscriptions et belles lettres, qui toutes deux émirent les mêmes vœux : pour chaque ouvrage, il faudra utiliser les meilleurs manuscrits, éditer un meilleur texte, préparer de nouvelles traductions. Mais elles n'ont pas un mot sur la langue à choisir pour la traduction.

En mars 1847 Daremberg écrit à son ami anglais qu'il a parfois pensé à une traduction latine, mais qu'il y voit bien des inconvénients, vu que ceux qui utiliseront ces ouvrages savent le français et comprennent plus ou moins le grec ; vu aussi que les traductions en langues modernes sont plus sures, et les passages difficiles mieux traités que dans une langue morte, surtout en cette langue latine qui permet si bien de se payer de mots.

Et pourtant le rapport préparé par l'Académie de médecine un peu plus tard la même année souhaita le latin, langage universel, ou en tout cas langage qu'utilisent tous les érudits; et en novembre le «prospectus" distribué contenait la traduction en latin de quelques pages d'Oribase, établie par Bussemaker. Que s'est-il donc passé ? Si l'on en croit la notice de ce spécimen, aux pages 35 et 36, les éditeurs, les collaborateurs et les futurs utilisateurs ont préféré le latin, langue universelle.

Or les deux maisons d'édition qui s'étaient lancées dans l'entreprise étaient celles de Masson et de Baillière, certainement les mieux qualifiées à l'époque. Victor Masson avait appris son métier avec Louis Hachette, venait de lancer sa Bibliothèquepolytechnique et allait créer la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie. Jean-Baptiste Baillière publiait des livres scientifiques depuis 1818; il était "libraire de l'Académie de médecine, rue Hautefeuille, n° 19" et allait bientôt ouvrir des succursales à Londres, New-York, Madrid, et Melbourne (18) . Tous deux tombèrent d'accord pour estimer qu'ils auraient du mal à vendre du grec traduit en latin et n'acceptèrent de se charger de la collection que si les traductions se faisaient en français. Et lorsque Daremberg informa Greenhill de cette décision, dans une lettre du 17 mars 1848, aujourd'hui à l'Académie de Médecine, celui-ci, furieux, refusa de collaborer dorénavant au projet.

Mais enfin les Académies et le Ministère étant eux aussi hostiles au latin, le premier volume d'Oribase, paru en 1851, fut doté d'une traduction française, Daremberg déclarant avoir toujours été favorable à celle-ci, les langues vivantes exigeant et permettant plus de précision dans les passages difficiles. Littré avait d'ailleurs été du même avis lorsqu'en 1839 il avait, pour Baillière, commencé son Hippocrate, suivant l'exemple deJohann Friedrich Grimm (1737-1821) pour son ouvrage intitulé Hippocrates Werke; aus dem Griechischeen übersetzt mit Erläuterungen, en 4 volumes, publié à Altenburg, en 1781-1791. À la page X de sa préface au premier volume, Littré citait son collègue selon lequel une traduction latine est difficile à un double titre, une première fois comme toute traduction, une deuxième fois puisque écrite en une langue morte (19) .

La Bibliothèque ne connut que quelques volumes et avorta, comme tant d'autres grands projets conçus par Daremberg, tandis que d'autres n'étaient achevés qu'après sa mort; ces demi-échecs étant dus tant à la mort prématurée de tel ou tel collaborateur, comme Bussemaker, au peu de moralité de tel autre, acceptant d'avance les honoraires mais ne rendant jamais sa copie, ou encore aux avatars de la situation politique (20) , que surtout à la mauvaise santé de Daremberg qui pourtant avait du mal à refuser les propositions qui lui étaient faites, et faisait lui-même d'imprudentes avances.

Caractéristique en ce sens, selon un faisceau de documents conservés à Paris et à Londres, - au Royal College of physicians où la fille de Greenhill déposa les archives de son père-, le projet de donner à la Société de Sydenham une traduction enrichie du livre de Choulant, Handbuch der Bücherkunde für die ältere Medizin (Leipzig: Voss, 1828 ; cote BIUM : 46933), toujours utile aujourd'hui et accessible grâce à une réédition de 1941, chez le même éditeur. De ce travail avait été publiée une deuxième édition augmentée en 1841, et Rosenbaum avait préparé des Additamenta ad Choulanti bibliothecam medico-historicam (Leipzig, Engelmann, 1842, puis 1847) (21) . Greenhill et Daremberg imaginèrent de reprendre toute cette documentation, de la traduire en anglais et d'y ajouter des chapitres pour le Moyen-Age et la Renaissance. Plusieurs brouillons conservés à Londres, et des lettres de James Risdon Bennett (22) , - l'un des fondateurs de la Sydenham Society en 1843 et son secrétaire un certain temps-, permettent de se faire une bonne idée du projet, de son avancement et des terribles difficultés qu'il connut. En décembre 1851, Bennett écrivit à Daremberg: "The Council of the Sydenham Society have directed me to say that they will be glad if you will undertake to complete the edition of the Choulant's book which Dr Greenhill has commenced. They wish that you should fix a short account of each book, as brief as possible and that you should omit all particulars of the several editions except … title in full, size and n° of volumes, date, place of publication…. For this service the Council desire to offer you the sum of 1.500 frs." (23)  Accidents de santé, surcharge de travail, révolution à Paris, bref la Société ne reçut pas la copie promise et Bennett relança Daremberg en novembre 1852: "The Council are anxious to know when they might expect to receive any portion of your ms. We doubt not that you are working hard and that the labour is considerable", le mettant au courant des publications en cours, ouvrages essentiels de la médecine contemporaine, de la main de Kölliker, Unzer, Prochashka, Rokitanski ou Romberg. On approchait ainsi de la fin (24) , la société ne rentrant plus dans ses frais et en décembre 1855, Bennett dut conclure : "After this long delay and in the present circumstances of the Society, the Council find it difficult to contemplate the publication of such a work as the Bibliography." (25)

Quelques mots sur cette société savante, association de médecins cultivés désireux de se procurer à un prix raisonnable des traductions anglaises de livres-clefs, anciens et modernes, et des rééditions d’ouvrages de langue anglaise. Le désaccord se fit rapidement et sur les choix à décider et sur le prix à payer, ce qui entraîna la liquidation de l’entreprise, mais il n’est pas indifférent de constater que le premier livre de la collection fut un ouvrage d’histoire, regroupant trois études de Justus Friedrich Hecker (1795-1850), sous le titre de: The Epidemics of the Middle Ages (Londres,1844 ; cote BIUM : 35675); ce médecin allemand, disciple de Schelling (1775-1864), avait dans le vin de son enthousiasme romantique mis l’eau d’une philologie approfondie et d’une sérieuse analyse des sources.

Émile Littré (1801-1881)  (26) fut le mentor de Daremberg, très tôt dans sa carrière. Il avait accompli un cursus complet en médecine, mais n’avait pas voulu soutenir de thèse, considérant que c’était là un reste inadmissible des anciens privilèges (27) ; il ne pouvait donc exercer officiellement la médecine et gagnait sa vie comme journaliste médical. Mais il avait toujours désiré mettre ses connaissances médicales au service de la littérature médicale ancienne, favorisé en cela par son père Michel-François et son frère Barthélemy ; son adhésion à la philosophie comtienne allait dans le même sens, et il voulut mettre l'expérience hippocratique au service de ses confrères qui ne savaient pas le grec, en appliquant trois principes de travail: examiner tous les manuscrits disponibles pour établir un texte sûr; traduire avec le plus grand soin; commenter à la lumière des connaissances médicales les plus modernes (28) . Il devint ainsi membre de l'Académie des inscriptions et belles lettres dès 1839, son premier volume d'Hippocrate étant à peine paru, puis membre de l'Académie de médecine (29) , avant d'être appelé à l'Académie française en 1873 pour son monumental Dictionnaire de la langue française (30) , toujours utile. L'image que Littré se faisait d'Hippocrate, celle du père de la pensée médicale en Occident, du chef de l'école de Cos, du maître de l'observation scientifique, s'imposa et joue toujours son rôle auprès des actuels historiens de la médecine. Et bien que les positivistes n'aient jamais eu de véritable rôle politique, Littré devint un vivant symbole de progrès par la science auprès de certains politiciens. Philosophe passionné et prosélyte, ascète érudit (31) , ami dévoué, il fut pour Daremberg un modèle et un ami, discutant avec lui d'histoire, surveillant sa santé, relisant ses épreuves d'imprimerie, faisant la critique de ses travaux dans divers journaux, lui procurant de précieux contacts internationaux (32) . Séparés, ils s'écrivaient (33) , et en vacances l'été au Mesnil-le-Roy, ils avaient ensemble une clientèle gratuite (34) , bavardaient et même jardinaient. S'ils étaient tous deux "de gauche", on pourrait dire que Daremberg était un calme "chrétien de gauche" et Littré un "gauchiste" exalté, le premier reprochant au second de perdre son temps pour la promotion de la philosophie comtienne, alors qu'il préférait lui-même un positivisme mâtiné de christianisme bourgeois et sagement conservateur: la révolution de 1848 l'inquiéta beaucoup, au point de lui faire penser à un exil en Angleterre, et jamais il ne songea à critiquer la famille de Broglie qui l'invitait avec ses fils mais sans sa femme dans leur château normand. Il aimait tendrement son collègue anglais Greenhill, chef d'une "excellent and respectable family", qui avait "printed in (his) mind and heart indelible memories" (35) . Il aimait la compagnie de gens d'église, comme Dom Pitra (1812-1889), le fameux médiéviste de l'abbaye de Solesmes, qui allait devenir cardinal.

Mais c'est Littré qui, après la mort de Daremberg, se chargea de fixer le sort de sa précieuse bibliothèque : les trois héritiers en effet - sa veuve et leurs deux fils- n'entendaient pas la conserver, et voulurent la vendre, en Angleterre ou de préférence en France. Alfred Pauly, qui devait publier une Bibliographie historique des sciences médicales, pour laquelle il avait espéré une préface de Daremberg, en présenta un descriptif succinct dans L’Union médicale. Littré et Baillière en évaluèrent la valeur, et Littré convainquit les autorités que la partie médico-historique de cette bibliothèque représentait un trésor qu'il ne fallait pas démanteler et suggéra qu'elle fût telle quelle déposée à l'Académie de médecine, haut lieu du savoir, mais mal doté en livres. L'Académie et le Ministère trouvèrent donc un aménagement financier, satisfaisant pour toutes les parties, Georges le fils médecin ayant supervisé un catalogue complet, en deux exemplaires, pour 11.981 éléments, toujours disponibles, marqués de la lettre D en plus de leur cote, et certains portant l'ex libris bleu que Daremberg avait fait imprimer lorsqu'il était devenu professeur à la Faculté de Médecine.

Daremberg était un fort bel homme, comme le montrent ses portraits photographiques conservés à l'Académie et à la Mazarine; il était même devenu un personnage littéraire, apparaissant rapidement dans le roman de Ch. Monselet, Les Tréteaux (Paris, 1859). Pour ses leçons au Collège et à la Faculté, il travaillait énormément, accumulant les documents et les faits en une démarche très caractéristique de l'histoire positiviste; lorsqu'il voulut par exemple faire un cours sur la description des organes génitaux dans la médecine hellénistique et galénique, il voulut que Greenhill lui traduisît les passages nécessaires des Administrations anatomiques en arabe, dont le manuscrit avait été récemment découvert. Il insista lourdement, mais Greenhill, trop occupé ne put le satisfaire, et Daremberg finit par faire faire à ses frais une traduction rapide et d'ailleurs assez médiocre. Il écrivait entièrement ses leçons, avec un plan très précis qu'il suivait strictement ; il les publiait rapidement après, et devait les réutiliser pour son opus magnum, son Histoire des Sciences médicales (Paris, 1870 ; cote BIUM : 150057)publiée à la toute fin de sa vie, alors qu'il croyait toujours à la valeur de l'observation, de l'expérience et de la philosophie comtienne, si l’on en croit par exemple le titre de son Cours sur l'histoire de la médecine et de la chirurgie. Leçon d'ouverture le 11 novembre 1871. Démonstration historique de la supériorité des méthodes d'observation et expérimentale sur les méthodes a priori. (36)

Néanmoins, Daremberg, malgré sa prestance et ses scrupules, n’était certainement pas un bon professeur. Sa voix était base et sa maladie de cœur le faisait souvent étouffer. Au début de son enseignement au Collège,  (37) en 1846, il s’était réjoui de se trouver en présence de nombreux auditeurs empressés à l’applaudir (38) , mais cette situation ne devait pas durer et l’on ne tarda pas à lui écrire pour se plaindre de son élocution, de son style scolaire et maladroit de son érudition tatillonne. Ce public d’ailleurs n’était pas fait de véritables étudiants, mais de collègues et d’amateurs pour lesquels il n’y avait pas de diplôme prévu, le Collège n’en délivrant pas; quant à ce qui se passa à la Faculté, l’expérience fut trop courte, à notre avis, pour qu’on puisse juger de son succès ou de son échec. Daremberg fut toujours un «homme de cabinet", et une note rédigée à sa mort et conservée chez Baillière  (39) fait remarquer que ses goûts l’avaient voué à une médecine contemplative, à l’écart des joies et des soucis d’un véritable praticien, et n’ayant jamais envisagé une carrière hospitalière. Quelques années plus tard, en 1880, Achille Chéreau, dans le volume 25 du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, peint Daremberg comme un "interprète enthousiaste, habile, savant et convaincu de la nécessité de regarder le passé", "fait pour vivre, non pas dans un amphithéâtre d’anatomie, mais bien au milieu des livres", et "peu propre à la vulgarisation", "sa vie, toute de cabinet, ne l’(ayant) pas préparé au professorat". (40)

Ses amis systématiquement louaient ses travaux, ses ennemis pouvaient se montrer extrêmement désagréables et injustes. Quand dans la Bibliothèque lancée par Daremberg parut le premier volume d’Oribase, en 1852, Littré dans le Journal des Savants, se réjouit que le travail lui fût dédié, ce qui signifiait que les auteurs adhéraient à sa méthode historique, interprétant les textes anciens à la lumière des découvertes en anatomie, physiologie et pathologie, et convaincus qu’une bonne connaissance de la médecine du passé ne peut qu’aider à comprendre la science contemporaine. Il approuvait le soin avec lequel Daremberg et Bussemaker avaient collationné les manuscrits, et noté toutes les variantes. Il louait leur traduction précise et exacte, particulièrement dans les domaines difficiles de la zoologie, de la botanique et de l’instrumentation. Il n’hésitait pas néanmoins à critiquer certains détails: par exemple, des émendations abusives, quelques traductions erronées, comme celle de "stomachos", qui n’est pas la "bouche de l’estomac", mais bien l’"estomac" lui-même. (41)

En 1869 Daremberg dédia son État de la médecine entre Homère et Hippocrate à son fidèle ami belge Corneille ou Cornelius Broeckx (42) , qui lui-même avait si souvent montré que l'histoire ne peut s'écrire que par le retour aux sources, ce qui réjouissait Daremberg, tenant de l'école positiviste, comme il le rappelle ici. Ce "Daremberg de la Belgique", comme l'appela Wachter (43) , rédigeait souvent des comptes rendus pour les Annales de la Société de médecine d’Anvers; en 1854 il fit celui des Œuvres d’Oribase, jugeant ce travail aussi intéressant pour les philologues qu'utile aux praticiens (44) , par exemple à propos des évacuations et des saignées, ou de la théorie des climats. Il admirait ses vertus positivistes, à l'écart de la vaine érudition (45) . Broeckx citaient les noms de François Aran (46)  et de Charles Robin, pour les importantes notes qu’ils avaient fournies. Tous deux partageaient le credo philosophique de Daremberg, et Robin était même après Littré le plus ardent propagandiste de la philosophie de Comte (47) . Tous deux avaient ensemble réécrit le dictionnaire de médecine dit d’abord «de Nysten", puis devenu "de Nysten-Littré-Robin", et enfin "de Littré et de Robin", indispensable bréviaire de tout médecin matérialiste (48) , objet de la haine du parti catholique entraîné par le Cardinal de Bonnechose, qui l’attaqua au Sénat le 20 mai 1858, quod iuuentutem corrumperet. Encore en 1878, la préface à la dix-huitième édition proclamait sa fidélité à la doctrine de Littré.

Mais de son côté un médecin autrichien spécialiste de la médecine persane, Franz Romeo Seligmann, s’opposait souvent à Daremberg, parfois violemment. Il ne l’aimait pas et désapprouva la campagne qu’il mena pour obtenir la chaire d’histoire de la médecine à la Faculté de médecine de Paris. Sa critique en 1870-1871 de l’État de la médecine entre Homère et Hippocrate  (49) et de l’Histoire des sciences médicales fut extrêmement sévère, injuste et d’un ton pénible. Sans doute reconnaissait-il la persévérance et le sérieux de Daremberg dans le premier, mais il y trouve des lieux communs et de grandiloquentes tirades. Quant à l’Histoire, point culminant de l’œuvre d’un Daremberg, souvent surchargé de besogne et en mauvaise santé (50) , c’est un hommage à Littré, remarque-t-il en lisant la dédicace à Littré, du 16 février 1870, qui cite ce qu’écrivait le maître en 1829, que pour ne pas être réduit à un simple artisanat, l’art médical doit s’intéresser à sa propre histoire. Seligmann se disait satisfait de certaines pages, se réjouissait que le livre ait pu être disponible en Allemagne avant le début de la guerre, et soulignait la formule résolument positiviste qui l’inspire; ais il estimait qu’une telle position philosophique ne devrait pas faire de l’histoire positiviste un simple amas de détails, sans principe unificateur: ce faisant, Daremberg, loin d’être l’apôtre de la science moderne qu’il croyait être n’était que l’incarnation d’un passé qu’il disait détester, d’un passé où, par exemple, Montpellier et Paris passaient leur temps à se détester et à se quereller. La bibliographie même du livre n’était pas bonne selon Seligmann: si selon son auteur le bon historien doit avoir tout lu, comment expliquer ses nombreuses lacunes, l’absence par exemple de l’storia filosofica della medicina in Italia de Paolo Morello. Comment justifier l’oubli volontaire des ouvrages d’auteurs mal vus, comme ceux de Guardia, le plus doué pourtant des historiens de son temps selon Seligmann, tout simplement parce que celui-ci avait pour la chaire de la Faculté soutenu Bouchut et non pas notre Charles. La situation incorrecte faite à des savants auxquels Daremberg ne comprend rien: Paracelse: un charlatan et un fou; Wunderlich: un mystique (51) ; Van Helmont, pour qui il n’éprouve que de l’antipathie; Sprengel, malgré son histoire "pragmatische" (52) ; Puccinotti, qui jugeait mal des origines de l’école de Salerne (53) . En outre, conclut-il, Daremberg a des positions ultramontaines ridicules, mais il faut convenir qu’il a fait quelques importantes découvertes.

Daremberg fut bouleversé par ces reproches et envoya pour avis à Haeser la réponse qu’il songea à envoyer à Seligmann (54) , embarrassant gravement son ami, qui lui répond, en un français hésitant (55) , que Seligmann est un brave homme, malgré tout, même si certaines de ses remarques sont injustes, et que lui-même n’a pas pu trouver le livre de Morello en Italie (56) . Seligmann avait-il raison? Pour les détails, il se montre mesquin, comme d’ailleurs Daremberg lui-même était capable de se montrer; quant à la bibliographie, il est injuste, car en fait Daremberg laissa passer bien peu de choses : il aimait les livres, il feuilletait le Bulletin bibliographique des sciences médicales et des sciences qui s’y rapportent, ou indications de tous les ouvrages qui se publient en France sur la médecine, la chirurgie, l’anatomie, la physiologie, la chimie, l’histoire naturelle; il achetait, se faisait donner ou acquérait par échange tout ce qui paraissait.

Quant à Haeser, il s’était réjoui à l’avance de la prochaine sortie de l’Histoire; enthousiaste il imaginait déjà une traduction allemande (57) , et il commença la lecture du livre en vacances, lors d’une excursion sur le Righi (58) ! La chose est d’autant plus frappante que Haeser, resté sous l’influence de Hegel, ne partageait pas les idées philosophiques de son collègue et s’était parfois montré jaloux de sa prétendue liberté quotidienne, accablé qu’il était par ses tâches universitaires, amer face à l’indifférence de l’État et de l’Université face à ses travaux: il ne devint "Ordinarius" à Breslau qu’en 1862, alors que son Lehrbuchder Geschichte der Medicin dont la première édition remontait à 1845, était depuis longtemps devenu un classique.

La mouvance positiviste était à la recherche d’un savoir positiviste sûr, que les sciences empiriques seraient à même de vérifier, et Daremberg était certainement convaincu d’écrire une histoire positiviste, comme en témoigne sa formule, "pour l’histoire des textes, pour la science des faits". Bien que vivant en pleine période romantique, il n’en connut pas les passions, éloigné par exemple de tout philhellénisme, et n’envisageant jamais d’aller combattre le Turc pour la liberté de la Grèce, ou tout simplement d’aller visiter ce pays. Pour lui au contraire  "positiviste" s’opposait à "romantique", et, loin de toute grandiloquence intellectuelle, il était à l’affût des détails précis et significatifs sur lesquels s’appuyer. Le célèbre Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales publié en cent volumes sous la direction d’Amédée Dechambre (59) , fournit un bon exemple de son attention au détail. Á Daremberg, qui s’était déjà lancé dans le grand Dictionnaire des antiquités, se vit confier la charge des articles de médecine antique grecque, latine et arabe, et de médecine médiévale. Or Greenhill avait déjà fait plus ou moins le même travail pour le Dictionary of Greek and Roman Biography andMythology (60) ; raisonnablement Daremberg pensa donc à une collaboration entre eux, certains articles pouvant être tout simplement traduits et signés G., d’autres réécrits et signés D. G., d’autres encore entièrement nouveaux et signés D. Nous ne savons pas qui fit la traduction, souvent assez grossière; mais nous pouvons constater  (61) que les articles écrits en français sont toujours plus soigneux, comme par exemple Archagathos, traduit et modifié; ou plus riches et fondés sur des références plus nombreuses, comme "Antyllus", article cosigné, ou encore totalement nouveaux, si de nouvelles recherches avaient grandement modifié les données du problème, comme pour "Ammonius" cité par Celse, dont une nouvelle édition venait d’être publiée.

En outre Daremberg désirait réformer l'idéologie et la pratique de la médecine contemporaine, accordant par là des visées pragmatiques à l'histoire de la médecine, à une époque où, en matière de philosophie, les médecins étaient un peu perdus, troublés par les changements de toute sorte qui venaient de se produire sous leurs yeux. Daremberg, tout comme Broeckx, était convaincu qu'une meilleure connaissance de la médecine du passé devait être particulièrement utile aux futurs praticiens. Ils avaient à la fois tort et raison : tort parce qu’il est vain de chercher une prescription efficace chez Galien ou Van Helmont, raison parce qu’en période de crise intellectuelle et morale la connaissance du passé aide l’esprit à garder ses distances et à ne pas adhérer trop facilement aux ides en vogue.

Or la médecine en cette période connaissait précisément de très grands changements, passant d’un état de connaissances essentiellement livresques à une science de laboratoire, avec quelques avatars étranges, comme le système de Broussais. Lorsque Littré commençait son édition d'Hippocrate, il croyait travailler pour le médecin moyen; quand il la termina, il se rendit compte que les lecteurs en seraient plutôt les philologues et une poignée de médecins érudits (62) . Mais si Broeckx pensait que les médecins contemporains abandonnaient l'histoire par goût de la nouveauté, Daremberg pour sa part croyaient qu'ils se retourneraient nécessairement vers le passé, effrayés par trop de nouveautés. Et Broeckx à l'occasion de son compte rendu d'Oribase rappelle les excès des homéopathes qui soignent similia similibus, des hydrosudopathes qui plongent leurs malades dans l'eau, des ontologophobes qui détestent la théorie ontologique de la maladie et n'ont recours qu'aux antiphlogistiques, et même des adeptes de l'école anatomo-pathologique qui, selon lui, font du scalpel un deus ex machina, et que l'autopsie résoudrait tous les problèmes étiologiques et thérapeutiques.

Dans de telles conditions, de nombreux médecins voulurent qu'on ajoutât au curriculum studiorum de leurs étudiants de l'histoire et de la littérature. Jean-Baptiste Parchappe de Vinay, l'aliéniste de la Maison de Saint-Yon (63) , fut très impliqué dans l'organisation des asiles après la loi de 1838, qui organisait la prise en charge des aliénés en France, et écrivit sur les Principes à suivre dans la fondation et la construction des asiles d’aliénés, VIII-320 p. ill. (Paris, Masson, 1853). Mais c'était aussi un très chaud partisan de l'histoire de la médecine, et en 1858 il chercha à obtenir pour cette discipline la création d'une chaire au Collège de France, temple de la nouvelle science, cultivée en ce lieu même par des prêtres comme René Laennec, François Magendie, Claude Bernard et Antoine Portal. Troublés par l'antagonisme entre Paris et Montpellier, par l'opposition entre une homéopathie "hyperdynamique", et un positivisme "hypermatérialiste", écrivait-il, les maîtres eux-mêmes ont l’esprit en déroute et les élèves se sentent abandonnés; l’histoire de la médecine devrait leur enseigner les bonnes doctrines et les empêcher d’errer. Le Ministre ne voulut rien savoir.  (64)

De son côté Daremberg ne vivait pas non plus à l’écart du monde actif et savant, dans une thébaïde isolée. Il savait parfaitement ce qui se passait au Muséum, au Collège de France ou à la Faculté de médecine. Il était l’ami de Magendie, qu’il avait quelques mois remplacé au Collège, et de Claude Bernard auquel il rendait souvent visite dans son petit laboratoire privé, et qu’il essayait, en vain, de convertir à l’histoire (65) . Son credo positiviste, bien que sur un mode mineur si on le compare à celui de Littré, le poussait aux grandes entreprises, aux amples travaux, pour le bien commun ; malheureusement sa mauvaise santé gêna certaines de ses ambitions les plus légitimes, et son œuvre était loin d’être terminée quand la mort le saisit en octobre 1872 (66) , récemment nommé professeur d’histoire à la Faculté de médecine : en effet, un riche homme politique, Salmon de Champotran, avait donné la somme de 150.000 francs pour créer une telle chaire en faveur de son ami Cusco; celui-ci ne s'en jugea pas digne, et ce fut Daremberg qui l'obtint.

L’un des membres fondateurs de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France, Daremberg, passe aujourd’hui pour tous les amateurs d’études classiques pour l’auteur du fameux Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, (Paris, Hachette, 1873-1923), alias "Daremberg et Saglio", dont Louis Hachette l’avait chargé. En fait, s’il le prépara très soigneusement, en établit les principes, en organisa le plan, et choisit des collaborateurs, il en en écrivit très peu d’articles (67) . C’est à son esprit de sérieux et à sa minutie qu’il dut cette très lourde charge, et certainement pas à son goût pour l’archéologie. En effet, il ne s’intéressa guère au contexte dans lequel travaillaient ses chers auteurs, et il semble, par exemple, avoir tout ignoré des fouilles alors pratiquées dans la forêt d’Halatte près de Senlis, ou de celles de Châtillon-sur-Seine, deux sites gallo-romains où furent découvertes d’importantes séries d’ex-voto médicaux. Lorsqu’il en vit de chrétien dans une église italienne, il les trouva laids et repoussants et ne fit aucune commentaire médical (68) . Et s’il visita le musée archéologique de Naples, ce fut surtout pour avoir l’occasion de critiquer le gouvernement du roi; il ne fit guère d’efforts pour examiner les nombreux instruments médicaux et chirurgicaux que ses réserves abritent, alors pourtant qu’il avait déjà écrit une «Analyse de la notice de M. Vulpes sur les instruments de chirurgie trouvés à Herculanum et à Pompei" (69) . Á Châtillon, où étaient conservés plusieurs cachets d’oculistes (70) , Daremberg, que nous sachions, n’alla jamais non plus, bien qu’il ait fait dans la Revue critique d'histoire et de littérature, (32, 1867, 85-90) le compte rendu du travail du Dr. Sichel, Nouveau recueil de pierres sigillaires d'oculistes romains pour la plupart inédites, extrait d'une monographie inédite de ces monuments épigraphiques, Paris, Masson, 1866, 119 p.

Avec tous ses retards, tous ses échecs, toutes ses faiblesses, Daremberg n’était certainement ni un génie ni un héros, mais c’était un homme de bien et un érudit consciencieux. Nous lui devons beaucoup: nous lui devons une énorme documentation qu’il a patiemment amassée mais qu’il n’a pas pu entièrement exploiter; nous lui devons une bibliothèque exceptionnelle, unique à Paris et probablement au monde, à la disposition du public grâce à la générosité de l’Académie de médecine, rue Bonaparte. Nous lui sommes redevables de recherches minutieuses sur des centaines de manuscrits; de riches notes et comptes rendus dans des revues et des journaux, comme le Journal de l’Instruction publique, le Journal des missions, le Journal des savants, le Journal des débats, L’Union médicale, ou la Gazette de Paris ; redevables d’une foule de découvertes sur de petits faits, parfois malheureusement parfois noyés dans l’immense réservoir qu’est sa longue Histoire ; redevables de bonnes traductions, voire d’excellentes, comme celle de Galien, qu’il choisit de faire en français, c’est-à-dire en une langue vivante, ce dont à Berlin ni le Corpus Medicorum Graecorum ni le Corpus Medicorum Latinorum ne voudraient entendre parler pendant bien des décades. Sa Bibliothèque devait être un monument élevé à la mémoire trop oubliée des princes de la médecine du passé (71) : à nous de continuer sur son chemin, sur la voie de cette histoire philologique, qui enseigne à lire les textes et à bien les interpréter, à faire des distinctions et des nuances, à rejeter le "politiquement correct", et en fin de compte prépare le médecin et l’étudiant en médecine à écouter son malade.

Bibliographie chronologique
de Charles Daremberg

I. Livres et articles

1839 Bon jour, bon an (calendrier anonyme pour l'année 1839, 1ère année, Auxonne, X.-T. Sauni, imprimeur-libraire grand in 8°,64 p. 1841 Exposition des connaissances de Galien sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux, Thèse de Paris, n° 222, 20 a"ut 1841, Paris, in 4ø, 96 p., 1841.   (?) Bibliographie. Oeuvres complètes d'Hippocrate, traduction nouvelle... par E. Littré‚, T. I, II et III, Paris, 1839-40-41, signé‚ Raige-Delorme (mais dans l'exemplaire de la bibliothèque de Daremberg, D 4062, une note à l'encre signée de Daremberg: "article fait en grande partie par moi". Malheureusement il n'y a pas de référence exacte. 1843 Hippocrate, Le Serment, La Loi, De l’Art, Du Médecin, Prorrhétiques, Le Pronostic, Prénotions de Cos, Des Airs, des eaux et des lieux, Epidémies livres I et III, Du Régime dans les maladies aiguës, Aphorismes, Fragments de plusieurs autres traités, traduits du grec sur les textes manuscrits et imprimés, accompagnés d'introductions et de notes, par le Dr. Ch. V. Daremberg, Paris, Lefèvre, octobre 1843, 566 p., in 12°.   Compte-rendu de Notice sur l'histoire de la médecine, de C. Pruys van den Hoeven, Paris, 1843, 5 p. Ou in Revue de bibliographie analytique, avril 1843.   Histoire et critique des doctrines des maladies de la peau considérées particulièrement sous le rapport de la genèse des formes élémentaires, par le doct. J.Rosenbaum (Halle, 1844, 109 p. in 8°), trad. de l'allemand par le Dr Ch. Daremberg, in Annales des maladies de la peau et de la syphilis, 2, 1845, p. 197-214, 262-276, 293-301. Ou en vol. Paris, in 8°, 1846.   Rapport adressé‚ à M. le ministre de l'instruction publique par M. le docteur Daremberg, bibliothécaire de l'Académie royale de médecine, médecin du bureau de bienfaisance, chargé‚ d'une mission médico-littéraire en Allemagne et en Belgique, Paris, le 15 avril 1845, in 8°, 32 p. Ou in Journal général de l'Instruction publique et des cours scientifiques et littéraires, 14, 1845, p. 193-202 (n° 33 et 34 des 23 et 26 avril).   Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique, Paris, le 15 avril 1845, ... propos du manuscrit de l'École de Salerne conservé‚ à Breslau, p. 27-30. O-? Arch. des missions   Hippocrate, Le Serment, La Loi, De l'Art, Du Médecin, Prorrhétiques, Le Pronostic, Prénotions de Cos, Des Airs, des eaux et des lieux, Epidémies livres I et III, Du Régime dans les maladies aiguës, Aphorismes, Fragments de plusieurs autres trait‚s, traduits du grec sur les textes manuscrits et imprimés, accompagnés d'introductions et de notes, par le Dr. Ch. V. Daremberg, bibliothécaire de l'Académie royale de Médecine, médecin du bureau de bienfaisance du XIIème arrondissement, ouvrage autorisé par le Conseil royal de l'Instruction publique pour les facultés et Écoles de médecine, 566 p. , in 12°, Paris, Charpentier, et Fortin, Masson et Cie, 1845. 1846 Trait‚ sur le pouls, attribué‚ à Rufus d'Ephèse, publié pour la première fois en grec et en français avec une introduction et des notes, Paris, J.B. Baillière, in 8°, 1846, 47p. Et dans Janus, 1, 1846, Die dem Rufus zugeschriebene Schrift über den Puls, herausgegeben von Dr Daremberg im Auszug mitgetheilt, mit Bemerkungen von Dr Laudsberg, Pr. A.in Breslau, 799-811   Compte-rendu de "Cinq cachets inédits d'oculistes romains publiés et expliqués par le docteur Sichel", Paris, s.n. 1846, 4 p. XXX   Pièces et documents à l'appui du rapport sur la peste et les quarantaines: n° 1. Notices sur l'antiquité‚ et l'end‚micit‚ de la peste en Orient, et en particulier en Egypte, Paris, Baillière,1846, 11 p. Ou in Bulletin de l'Académie Royale de médecine, 11 ter, 1845-1846, p. 233-243. Signal‚ dans Janus, 3, 1848, p. 815-818.   "D'Aremberg Handschrift eines Aurelius", Janus, 1, 1846, 439 1847 Description et extraits du manuscrit 2237 de la Bibliothèque royale à Paris, Paris, in 8°, 1847   "Emendation zu Coelius Aurelianus", Janus, 2, 1847, IV, XX, Miscellen, 8, à la page 400 (5 lignes).   "Aurelius. de acutis passionibus. texte publié‚ pour la première fois d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles, corrigé‚ et accompagné‚ de notes critiques", par le Dr. Ch. Daremberg, in Janus, 2, 1847, p. 468-499 et 690-731. D‚ annoncé‚ dans Janus, I, 1846, p. 440. En volume, Aurelius de acutis passionibus, nunc primum in lucem edidit, mendis quibus scatebat pro viribus purgavit, annotatione critica instruxit, Dr Car. Daremberg, bibliothecarius Academiae regiae Med. paris., Vratislaviae-Parisiis, 1847, 69 p. in 8°.   Aurelius, De acutis passionibus, nunc primum ad fidem codicis Brusellensis in lucem edidit, mendis quibus scatebat pro viribus purgavit, annotatione critica instruxit, Vratislaviae - Parisiis, Masson, in 8°, 69 p., 1847.   Académie de médecine, séance du 12 octobre 1847, Note de M.Daremberg, qui présente une édition du trait‚ d'Aurelianus de Acutis passionibus. Le texte a été découvert par M. Daremberg dans un manuscrit du XIIe siècle de la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles. Il contient 1°. un Abrégé du traité des maladies aiguës de Caelius Aurelianus, 2°. un Abrégé du trait‚ des fièvres, par le même auteur, extrait‚ dont on n'avait jusqu'ici retrouvé aucune trace. Le texte extrait dans un état déplorable; M. Daremberg l'a restitué‚ dans un grand nombre de passages; il l'a accompagné‚ de notes et d'une introduction. M. Daremberg a publié‚ d'après le même manuscrit et dans la même brochure une liste très curieuse des écrits d'Hippocrate, Bull. XIII, p. 95-96   Collège de France. Cours sur l'histoire et la littérature des sciences médicales, Première leçon, tiré à part de 16 p., pas de date, pas d'indication de provenance. Mais aussi in L'union médicale, Juillet 1847   Collège de France. Cours fait sur l'histoire et la littérature des sciences médicales, 2ème semestre, première leçon, tiré à part 15 p. ou in L'Union médicale, juillet 1847, p. 53-54, 57-58, 61-62, 365-367, 369-370.   "Essai sur Galien considéré‚ comme philosophe", in Gazette médicale de Paris", 4 novembre 1847, 24 p. Et M.H.Marganne ‚évoque quelque chose sur la chirurgie d'Héliodore, même revue, 1847, p. 48. Donc à voir absolument.   Bibliothèque des médecins grecs et latins, publiée avec le concours de médecins ‚érudits de la France et de l'étranger, prospectus et spécimen, Paris, Victor Masson, 1847, 69 p.(p. 3-37, suivi du Rapport de l'Institut de France, p.38-40, par Walckenaer et du Rapport de l'Académie de médecine, p.57 à 69 par Frédéric Dubois d'Amiens).   "Études sur quelques points de la Chirurgie de Celse à l'occasion de la nouvelle édition de M. le dr des Etangs", in Gazette médicale de Paris, 1847, 2ème série, 3, p. 43-49, 104-108, 125-128. 1848 Fragments du commentaire de Galien sur le Timé de Platon, publiés pour la première fois en grec et en français, avec une introduction et des notes, suivis d'un Essai sur Galien considéré‚ comme philosophe, Paris Leipzig, 1848,in 8°,46 p.   Résumé d'un voyage médico-littéraire en Angleterre(lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans la séance du 6 octobre), plaquette 18 p., ou in Gazette médicale de Paris, 4 novembre 1848 (p.3-18)   Prospectus d'un projet de bibliothèque des médecins grecs et latins, Victor Masson, in 8°, Paris, 1848, 69 p.   Collège de France. Cours sur l'histoire et la littérature des sciences médicales, deuxième année, quatrième leçon. Essai d'une classification chronologique et systématique des auteurs qui ont vécu entre la fondation de l'Ecole d'Alexandrie et Galien, tiré à part de 11 p., pas de date, pas d'indication de provenance, 1848, je crois XXXX. Voir aussi dans L'Union médicale   Revue des travaux relatifs à l'histoire et à la littérature de la médecine, publiés en France et à l'étranger depuis le commencement de 1846, Paris, Rignoux, 1848 (10, 7, 5 p.), probablement extrait d'une revue, p. 409-418; 562-567; 284-288. XXX. Cote Acad. D 5622   "Analyse de la notice de M. Vulpes sur les instruments de chirurgie trouvés à Herculanum et à Pompéi", in L'Union médicale, 2, 1848, p. 126.   "Notices sur l'antiquité et l'endémicité‚ de la peste en Orient, etc. (1847)", in Janus, 3, 1848, 815-817 1849 Académie de médecine, séance du 5 juin 1849, Lettre de M. Daremberg, en date d'Oxford, 24 mai. Envoyé en mission en Angleterre, M. Daremberg donne quelques détails sur la bibliothèque d'Oxford et de Cambridge; il a vu les manuscrits d'Oribase, et d‚couvert les Ve, VIe et VIIe livres de Celse, dont on ne soupçonnait même pas l'existence dans la bibliothèque qui les renferme. T. XIV du Bull. ,p. 852   Académie de médecine, séance du 27 novembre 1849, Lettre de M. Daremberg, bibliothécaire de l'Acad&eacu
 
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